Durant l’automne 2018, je me suis inscrite à un cours privé de mandarin niveau A2 (“Basic 4”) au centre-ville de San Francisco, Californie (Etats-Unis), avec l’institut Kaixin.
Dans cet article, je vais relever les points positifs et les améliorations possibles de ce cours, en utilisant les connaissances que j’ai acquises pendant ma licence et mon Master en didactique des langues a posteriori. Les questions soulevées, et les suggestions, pourraient inspirer d’autres professeurs dans même d’autres langues que le FLE sur des sujets comme l’impact de…
- La disposition de la salle
- L’attitude de l’enseignant dans l’ambiance de la classe
- Le groupe dans le développement des compétences orales
- L’aide à la mémorisation du vocabulaire
- Les activités créatives
Contexte du cours
Le cours se déroulait deux fois par semaine, le soir après le travail à 19h, pendant 1h30, avec une petite pause au milieu. J’avais réussi à intégrer ce niveau après avoir étudié le mandarin en solo pendant des mois via de nombreuses applications sur mon smartphone.
Nous étions un petit groupe d’une dizaine d’apprenants, tous adultes avec un travail, des américains et des canadiens, et moi française avec des motivations différentes pour apprendre la langue : opportunités de travail en Chine, simple curiosité pour la langue, communication avec sa compagne chinoise, préparation au voyage… Certains payaient de leur poche, d’autres se faisaient financer par leur entreprise. Nous étions tous motivés pour progresser.
La disposition horizontale de la salle
Les cours se déroulaient dans un appartement au 10e étage d’un grand bâtiment du centre-ville. Nous étions rassemblés en table ronde et le professeur s’asseyait avec nous. Celui-ci avait à disposition un tableau blanc qu’il utilisait principalement pour nous apprendre à dessiner les caractères chinois dans le bon ordre. Il n’y avait pas de matériel audiovisuel de disponible, à part la présence du professeur natif.

Même s’il arrivait au professeur de se lever pour faire le tour de la table et nous aider, il restait principalement assis pendant la séance, se mettant ainsi symboliquement à notre niveau. Je me sentais très différemment que quand j’étais en situation d’apprentissage en classe scolaire (collège/lycée) pour l’anglais ou l’allemand par exemple, où nos professeurs étaient toujours debouts, se positionnant en figure d’autorité un peu “froide”, alors que nous devions rester assis.
Rire de quelqu’un ? Essayez plutôt : rire ensemble
La différence d’âge avec cet enseignant de mandarin était également moindre, ce qui facilitait le contact. Il avait beaucoup d’humour et on pouvait rire ensemble de nos erreurs, des fautes parfois présentes dans notre manuel de langues, ou parfois de ses histoires personnelles à lui lorsqu’il était en Chine (rarement directement en rapport avec le cours, mais intéressant quand même).
Il parlait anglais avec un accent chinois, ce qui nous rappelait à chaque instant que nous étions bien avec quelqu’un représentatif de la langue, et nous habituait en même temps à l’accent qu’on entendrait une fois sur place dans le pays. Il était toujours détendu, dans mes souvenirs, ce qui nous aidait à nous détendre également.
Se sentir relaxé et non jugé est crucial dans l’apprentissage d’une langue !
L’attitude enjouée du professeur
Je me souviens que le professeur était généralement enjoué, et souriant. Il ne nous blâmait pas quand on faisait des erreurs ou des fautes, mais insistait quand même pour que nous réussissions à faire des phrases correctes, en prononciation et en grammaire. Il avait globalement une attitude humaniste et encourageante, ce qui m’aidait à me sentir bien en classe (Xue, 2015).

De plus, comme les séances se passaient à l’heure du dîner, il tolérait qu’on apporte de quoi se sustenter si on en avait besoin. Rien de pire sinon que des apprenants qui ont faim pendant qu’ils essaient de se concentrer ! Parfois il apportait même des petits gâteaux chinois à partager, ce qui nous invitait à apporter nous-mêmes parfois aussi de quoi manger pour partager avec les autres, et cela aidait à créer des liens entre les apprenants.
Cela, créer des liens entre les apprenants aidait beaucoup à réduire le sentiment de compétition qu’on peut souvent sentir en début de classe. Personnellement, à chaque fois que je rentre dans une classe en tant qu’apprenante de langues, ma première question en tête est souvent :
« Est-ce que je parle mieux ou moins bien que tous ces gens ? »
« Qui va progresser le plus vite ? »
« Est-ce que j’en fais assez ? »
« Est-ce que j’ai les bonnes stratégies d’apprentissage ? »
« Est-ce que le professeur va me dire que je n’ai pas le niveau finalement ? Ou que je suis paresseuse ? »
J’ai souvent le sentiment d’être un imposteur et je me demande si je suis à ma place. Créer des liens avec mes camarades aide donc à réduire cette impression qui me stresse inutilement sinon et impacte négativement mon apprentissage.
Le groupe pour décoincer les compétences orales
Une des raisons pour lesquelles je m’étais inscrite au cours était pour me sentir plus à l’aise quand il s’agissait de m’exprimer à l’oral en mandarin. La plupart des apprenants présents étaient également là pour se préparer à leur prochain voyage en Chine.
Tous les exercices se faisant principalement à l’oral, dès le début, même pour tester le vocabulaire, cela nous aidait tous dans notre objectif de pratique de l’oral pour plusieurs raisons :
- Pratique du vocabulaire dans des phrases à l’oral : même si ce sont des phrases préfabriquées par le dialogue ou par les limitations de l’exercice, ces phrases constituaient quand même un bon entraînement, une fondation pour la suite
- Pratique en groupe : lorsqu’on entend son voisin se tromper, et que le professeur réagit gentiment pour le reprendre, on a moins peur de se tromper lorsque vient notre tour. On se rend compte aussi plus facilement que l’erreur est humaine. Je ressentais même parfois un léger sentiment de compétition, qui me motivait doublement – ferais-je moins d’erreurs que mon voisin à la prochaine question du professeur, pour gagner un sourire supplémentaire de sa part ? Tout au mieux ferais-je rire les gens autour de moi et je les décomplexerais tout comme entendre leurs erreurs m’aidait à me décomplexer.
Lorsque j’étais en Chine, je m’étais retrouvée plusieurs fois dans des situations où personne ne parlait l’anglais, ce qui m’aidait à pratiquer le mandarin. Mais loin du pays, j’avais perdu cette motivation. Je me souviens qu’après ces cours de l’institut Kaixin, j’étais allée vers un ami américain dont les parents sont tous deux chinois et j’avais réussi à engager une conversation de quelques minutes en mandarin avec lui, sans peur. D’habitude pourtant, je lui parlais en anglais. Les cours m’avaient donc rendue plus à l’aise à l’oral, plus confiante dans mes capacités d’expression à l’oral.
Audio original ou dialogues parlés ?
Nous avions comme support le livre « Chit-Chat Chinese Beginner Level 1 », qui comporte 12 leçons en tout. Le niveau « Basic 4 », que je suivais, se concentrait sur les leçons 9 à 12. Le livre avait un CD-ROM d’audio que nous n’utilisions pas : quand il fallait lire des dialogues, nous les lisions ensemble en classe (deux apprenants les lisaient à haute voix).
Je me demande encore si c’était pertinent de ne pas nous faire écouter l’audio original du dialogue. Après tout, il est important d’entraîner l’oreille des apprenants à la langue parlée. Qu’en pensez-vous ?
Améliorer les dialogues du manuel
Bien que le dialogue qui soit présenté dans notre manuel de mandarin soit assez simple pour être compris en utilisant le vocabulaire appris précédemment, il est dommage qu’il ne soit accompagné d’aucune illustration. Il n’y a aucune façon de visualiser la scène en cours, mise à part dans sa tête à soi, ou d’associer justement des phrases à un contexte visuel précis.
Dans mon manuel « Genki » pour apprendre le japonais, tous les dialogues étaient toujours accompagnés d’une illustration de la scène en cours (des dessins), ce qui rendait le tout un peu plus vivant et motivant !

Je pense que ce qui serait même encore mieux, c’est d’avoir une version vidéo du dialogue de disponible, à regarder soit avant (compréhension orale validée ensuite avec la compréhension écrite), soit après la lecture du dialogue (compréhension écrite validée ensuite avec la vidéo).
Les activités créatives

Dans mes premiers cours de chinois à l’université de Beihang à Pékin, une autre façon d’utiliser le dialogue était qu’une fois qu’on avait bien travaillé, l’enseignant demandait aux étudiants de choisir un partenaire et de créer un dialogue ensemble en guise d’évaluation finale de la séquence. Le dialogue devait être appris par cœur et présenté à la classe ensuite, quitte à même faire une présentation un peu théâtrale avec de l’émotion.

J’ai toujours eu un bon souvenir de ce type de tâche finale. Cela me permettait :
- d’être un peu plus créative que simplement reprendre les phrases du manuel,
- de tisser des liens avec un autre apprenant (celui de Beihang est encore un ami très proche aujourd’hui),
- voire même de mémoriser du vocabulaire à vie en l’associant à des émotions positives.
En cours d’allemand au collège, j’avais ainsi créé une scénette avec mes camarades, avec pour résultat de beaucoup de rires ensembles et d’imagination sur le scénario à suivre. Aujourd’hui encore j’arrive à me souvenir de mots difficiles comme « Parachutisme » : « Fallschirmspringen » !
Si les apprenants ont du mal avec l’expression théâtrale, il faut faire attention à ne pas trop insister sur leur performance, la langue devant primer sur le reste ; les compétences à évaluer doivent être bien annoncées en avant.
Mémoriser… oui mais comment ?
On commençait généralement chaque séance avec un test individuel sur un certain set de sinogrammes, caractères chinois, qu’on devait apprendre à la maison avant de venir.
Il arrivait que le professeur nous donne des polycopiés en plus de notre manuel, comme des dialogues ou des listes de vocabulaires absentes du livre (par exemple sur les attractions touristiques en Chine, comment dire « La Grande Muraille » en mandarin), ou bien des fiches d’entraînement pour dessiner les caractères chinois individuellement.

Cependant, tout le monde dans la classe n’avait pas la même méthode pour mémoriser les caractères et le vocabulaire. D’après l’enseignant, il suffisait de “travailler chez soi après les cours”, ce que je trouvais… insuffisant.
Comme nous étions tous dans la vie active, nous avions un temps limité, et j’aurais apprécié qu’on nous enseigne des méthodes pour être plus efficace dans notre mémorisation du vocabulaire, comme l’étymologie ou les flashcards Anki (je souhaite donner une formation en ligne à ce sujet dans le futur ; si ça vous intéresse, laissez un commentaire en-dessous de l’article !).
Démarche d’enseignement
À la suite de la description de ces séances, je me rends compte que le professeur se basait principalement sur la méthode audio-orale, et très peu la méthode communicative : toutes les activités étaient des activités d’entraînement, faisant appel à la mémorisation et à l’automatisation. Il y avait donc peu de place pour la créativité. On était donc sur un type d’apprentissage plutôt comportementaliste (Skinner), basé sur la répétition. La partie d’activité découverte/structuration se limitait à lire le vocabulaire présenté devant soi avec sa traduction associée.
Les compétences développées étaient principalement linguistiques et orales. Il n’y avait pas d’entraînement de la compétence sociolinguistique, interculturelle, ni pragmatique. L’expression écrite était absente, mis à part peut-être l’apprentissage et l’évaluation de la connaissance de l’écriture des sinogrammes chinois.
L’intelligence stimulée était principalement celle de l’intelligence linguistique selon Gardner ; visuelle-spatiale lorsque le professeur montrait des objets dans la classe dont il fallait nommer la couleur ou des images dans le livre ; interpersonnelle lorsque nous travaillions en binômes.
On aurait pu travailler avec d’autres types d’intelligence pour favoriser la création de connexions neuronales, comme l’intelligence musicale (montrer des clips de musique utilisant ce qu’on apprenait, voir apprendre une chanson en classe ; que chacun puisse exprimer ses talents à sa façon, dans la langue cible !).

Si vous avez des idées pour les autres types d’intelligence en cours de classe de langues, vous pouvez en parler dans les commentaires !
Conclusion
Je retiens de l’analyse du cours de mandarin de l’institut Kaixin plusieurs points sur le plan humain et pédagogique :
- L’attitude positive, souriante, détendue, et non-jugeante du professeur aide les étudiants à se mettre à l’aise et à oser faire des erreurs. Amener les étudiants à créer des liens entre eux, même par le partage simple de petits gâteaux, aide également à réduire leur éventuel syndrome de l’imposteur.
- La pratique en groupe de l’oral, même par simple répétition d’un texte écrit en méthode behavioriste, permet de dédramatiser la pratique de l’oral et les erreurs commises.
- La visualisation peut être aussi importante que l’écoute pour un élève, aussi se servir d’illustrations, de mises en scène ou de vidéos peut aider à intégrer les spécificités d’un dialogue le plus possible.
- La mise en place d’activités créatives, ancrées dans des émotions et différents types d’intelligences, peut aider à la mémorisation à long terme du contenu à apprendre.
- Enfin, expliquer aux apprenants des méthodes d’apprentissage pour réviser le vocabulaire chez soi, au lieu de penser qu’ils savent déjà naturellement apprendre de la meilleure manière possible ; cela permet d’assurer une mémorisation à long terme.
