Quelle que soit la langue que j’apprenais, j’ai l’impression que j’ai toujours eu du mal à me souvenir du vocabulaire des vêtements et des couleurs. Alors que c’est un vocabulaire très concret, ça me paraissait toujours… abstrait.

Dans mon dernier cours de mandarin à l’institut Kaixin, j’ai enfin compris pourquoi j’avais autant de mal.

Cet article explore les façons “traditionnelles” d’enseigner ce type de vocabulaire, ainsi que des pistes pour enrichir l’enseignement et l’ancrer dans la mémoire des apprenants : 

  • L’exercice de la sortie en magasin
  • L’exercice du catalogue

Particularités du vocabulaire en mandarin

Quelle que soit la langue que j’ai apprise jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours ressenti un certain blocage, une certaine difficulté quant à l’apprentissage de ce vocabulaire précis. En mandarin et en japonais c’était encore plus difficile car :

  • (1) il n’y a aucune racine commune avec le français
  • (2) en mandarin, il faut apprendre les tons spécifiques au mot qu’on prononce et ne pas se tromper sous peine de signifier autre chose 
  • et (3) nommer les vêtements se fait toujours accompagné d’une particule précise qui change selon le type de vêtement que l’on nomme.

Il y a donc une double difficulté grammaticale et phonétique associée à ce vocabulaire.

Progression des séances

Dans la séquence analysée ici, le but était d’apprendre le vocabulaire des couleurs et des vêtements et de savoir l’utiliser dans des phrases diverses (pour faire du shopping, pour décrire ce qu’on porte…). L’apprentissage du vocabulaire était couplé à l’apprentissage de tout ce qui touchait à l’argent (pouvoir exprimer combien coûte quelque chose).

Le professeur se basait exclusivement sur les activités présentées dans le manuel « Chit-Chat Chinese », à la leçon 11.

Pré-séquence

La première partie de l’enseignement du vocabulaire pour le professeur consistait à nous faire répéter à voix haute, en classe, ledit vocabulaire. Cela était pour s’assurer que nous avions une bonne prononciation, notamment sur les tons en mandarin. Nous lisions donc à haute voix, ensemble en même temps, le vocabulaire indiqué des couleurs et des vêtements. 

Il procédait ainsi à la fin d’une séance pour que nous ayons le temps d’apprendre le vocabulaire pour la prochaine séance.

Séance 1

Lors de la séance suivante, le professeur désignait un objet dans la classe, ou un vêtement, et demandait en mandarin ce que c’était ou de quelle couleur c’était. Il faisait un tour de table pour que chaque élève puisse, au moins une fois, répondre à la question. S’il n’y arrivait pas, un autre élève pouvait répondre à sa place.

Ensuite, pour nous aider à construire des phrases, le professeur nous récapitulait en anglais le point de grammaire expliqué dans le livre, notamment l’utilisation de la particule « de » pour lier l’adjectif et le nom en mandarin, et la place de chacun (l’adjectif doit toujours précéder le nom et être suivi de « de »). Nous lisions ensuite, à haute voix, les exemples présents sur la page. On le faisait soit ensemble, soit chacun son tour, ce qui nous permettait d’entendre différentes voix parler en mandarin (importance de la variation en cours de langue, Lauret, 2007), et également de se sentir plus en sécurité lorsqu’on faisait une faute de prononciation.

On continuait avec un exercice consistant à regarder sur une page des photos de différents vêtements. Ensuite, en binôme, nous devions nous poser mutuellement des questions sur ces vêtements et y répondre, en utilisant le vocabulaire appris.

Puis on faisait un exercice consistant à interpréter les émotions d’une jeune fille dessinée en association avec des photos de vêtements à côté, et à faire des phrases indiquant les vêtements qu’elle aimait et ceux qu’elle n’aimait pas. On produisait ces phrases un par un, à tour de rôle, à l’oral à voix haute devant tout le monde.

Séance 2 et +

Dans les séances ultérieures, on regardait comment utiliser le vocabulaire lié à l’argent et on faisait à nouveau le même genre d’exercice que précédemment, purement à l’oral, en utilisant le vocabulaire des couleurs et des vêtements en même temps.

C’était également l’opportunité d’apprendre le vocabulaire lié aux expressions modales « plutôt », « un peu », « essayer » etc.. Avec le vocabulaire appris précédemment, c’était utile pour faire des phrases du type « Cette robe est plutôt jolie ». 

Fin de la séquence

Ce n’était que vers la fin de la séquence que nous lisions un dialogue en mandarin qui reprenait tout le vocabulaire qu’on avait appris. 

Deux étudiants étaient choisis pour par exemple un tiers du dialogue, puis deux autres étudiants lisaient le deuxième tiers, etc. Ils lisaient le dialogue à haute voix, en restant assis sur leurs chaises autour de la table ronde.

Le manuel comportait ensuite des questions de compréhension écrite, en mandarin. Nous y répondions en général à l’oral, un étudiant à la fois.

Résultat : difficulté à me souvenir du vocabulaire

Bien que le format de la séquence, axé sur l’oral, m’ait aidée à me sentir plus à l’aise dans mon expression et compréhension orale en général, je me souviens que j’avais quand même encore du mal à me souvenir du vocabulaire à la fin.

Cela était dû d’une part, à mon manque de préparation à la maison, de révision entre les cours. Je sais que d’autres étudiants utilisaient des flashcards pour se souvenir de leur vocabulaire, et je ne le faisais pas suffisamment. Toutefois, je ne savais pas non plus comment faire des flashcards efficaces, car personne ne nous l’enseignait. (Je vais faire une formation à ce sujet bientôt, si ça vous intéresse, laissez un commentaire ci-dessous).

J’avais également un manque de motivation, un blocage interne. J’étais motivée par le mandarin, oui, mais l’apprentissage de ce vocabulaire me rappelait mes cours d’allemand au collège, qui comportaient en un apprentissage de longues listes de vocabulaire par cœur. J’arrivais rarement à répondre à la question « Pourquoi dois-je apprendre ce mot précis ? ». Une part de moi veut toujours optimiser son temps et veut comprendre pourquoi on lui enseigne quelque chose. Si je ne comprends pas, je bloque l’apprentissage inconsciemment.

Ainsi, bien que je sache que les couleurs et les vêtements font partie du vocabulaire dit « basique », à chaque fois que je l’étudiais, je me demandais dans quels scénarios de la vie courante je l’utiliserais.

Les scénarios présentés par le professeur et « Chit-Chat Chinese » étaient peu convaincants :

  • Quand le professeur demande « De quelle couleur est le mur ? » sans aucun autre contexte, la seule motivation pour répondre correctement est… de donner une réponse correcte au professeur. Peut-être d’obtenir l’admiration de la classe. Il n’y a pas d’autre retombée pratique dans la vie réelle.
  • Quand l’exercice consiste à regarder une photo d’un vêtement et de le décrire à l’oral, ou de décrire les émotions d’une jeune fille en rapport avec ses vêtements préférés et ceux qu’elle n’aime pas, il n’y a également aucune retombée pratique, mise à part l’approbation du professeur.

Les exercices étaient donc très abstraits, peu ancrés dans des situations réelles.

Comment ancrer le vocabulaire dans un contexte réel

Quand on repense à comment l’enfant acquiert la langue, c’est via notamment l’association signe-signifiant dans un contexte répété qui a du sens (importance des formats selon Bruner, 1983), et via une intensité émotionnelle particulière (Kuhl, 2003). 

Plus concrètement, comment, enfant, ai-je dû apprendre le vocabulaire des vêtements dans ma langue maternelle ? Probablement parce que ma mère m’en parlait naturellement quand elle m’habillait, via des phrases naturelles comme « Tu veux porter quoi aujourd’hui, ta robe ou ta chemise blanche ? » ou bien « C’est joli ce chemisier dans le catalogue, tiens regarde, tu veux acheter lequel ? ». L’impact de ma réponse était la façon dont je m’habillerais pendant la journée, voire l’achat d’un nouvel habit. Je pouvais associer une action, une conséquence « réelle » à la façon de s’exprimer de ma mère ou de la mienne.

Ma proposition serait donc de remplacer, ou compléter ces exercices, par un entraînement plus « pratique » : plutôt que suivre le courant behavioriste, axé sur la répétition pure, se rapprocher du courant communic’actionnel, avec une pédagogie par projet.

Je propose ci-dessous 2 projets pratiques pour les vêtements et les couleurs :

Projet 1 : Sortie dans un magasin

  • Amener les apprenants dans un magasin (sortir de la classe !), et leur demander en mandarin de ramener une robe jaune, des chaussures bleues, des gants verts, etc. 
  • Leur donner des quêtes particulières et ils gagneraient des points pour chaque objet qu’ils ramènent qui correspond à ce que le professeur a demandé. Cela permettrait de vraiment tester la compréhension orale en contexte naturel.
  • Si on ne peut pas sortir de la classe, créer un magasin artificiel en classe, où chaque élève doit ramener des vêtements de chez lui.

Projet 2 : Exercice du catalogue

3 façons de le faire :

  • Donner un catalogue physique en classe aux apprenants où ils doivent choisir les vêtements qu’ils préfèrent (peut-être même auront-ils envie de les acheter en-dehors de la classe). Le professeur fait une liste de courses en fonction de ce que les apprenants lui disent. S’ils s’expriment mal, le professeur aura une liste incorrecte et risquera (virtuellement) d’acheter les mauvais vêtements. Pour éviter d’acheter lesdits vêtements, il peut simuler l’achat en donnant une vignette à chaque étudiant représentant ce qu’il a commandé. Cela permettrait de bien tester l’expression orale, avec en plus une compétence pragmatique (comment demander à quelqu’un d’acheter quelque chose pour soi).
  • Faire cet exercice en binôme, ce qui permettrait en plus d’entraîner à l’écriture du vocabulaire en sinogrammes chinois.
  • Faire cet exercice en utilisant la plateforme Internet de Taobao, qui est l’équivalent d’Amazon en Chine, et les apprenants doivent taper eux-mêmes les caractères correspondant aux vêtements qu’ils recherchent. Cela aide à la pratique de l’orthographe et de reconnaissance des sinogrammes (expression écrite), puisqu’il faut taper d’abord avec l’alphabet latin et ensuite sélectionner à l’écran le sinogramme qui correspond à ce qu’on cherche. Cela donne en plus une ouverture sur le plan culturel par rapport à un outil du quotidien en Chine, et les aidera le jour où ils voudront passer une commande pour de vrai là-bas. Les apprenants peuvent même le faire sur leur smartphone personnel.

Pour l’enseignement du FLE, on pourrait donc se servir de plateformes françaises comme : 

Combiner le vocabulaire avec l’apprentissage de la culture

La compétence interculturelle peut se définir comme la capacité à s’adapter à de nouvelles normes culturelles ou la connaissance des spécificités d’une culture donnée.

Ici, les deux côtés de la compétence interculturelle auraient pu être entraînés.

  • L’enseignement des couleurs aurait pu être lié à l’enseignement de leurs connotations en Chine. Par exemple, le blanc s’y porte traditionnellement aux funérailles, pas aux mariages (au contraire de ce qu’on fait en Occident). La connaissance de tels codes pourrait éviter bien des embarras si l’on est invité à des cérémonies en Chine et que l’on s’habille de la mauvaise manière.
  • Les apprenants auraient pu partager les connotations des couleurs dans leurs cultures d’origine.

Toutefois, toute la partie culturelle liée aux significations des couleurs était éclipsée.

Si on veut combiner les exercices précédents avec l’apprentissage de la connotation culturelle des couleurs, on pourrait rajouter les consignes suivantes :

  • Dire aux étudiants qu’ils sont invités au mariage du professeur (même s’il n’y a pas de mariage en vrai) et leur demander ce qu’ils comptent porter (expression orale). Peut-être qu’ils peuvent même apporter une photo de leur vêtement de fête à la séance suivante. Le professeur peut donner son opinion ensuite sur si ça sera adapté ou non.
  • Suite à cet exercice, on peut enfin expliquer la connotation culturelle des couleurs en regardant d’abord si les étudiants l’ont comprise dans le contexte de l’exercice, naturellement via le dialogue (« savoir-apprendre » en temps réel du modèle de Byram sur les compétences interculturelles).
  • On peut refaire le même exercice, mais pour un autre événement dans le pays d’origine d’un des apprenants. 

Quelques informations sur la signification des couleurs selon les pays, dont l’Occident : 

https://journal-photographique.eu/technique/utilisation-et-signification-des-couleurs

(attention, ne pas forcément le prendre à la lettre ; laisser les apprenants en parler d’après leur propre expérience)

Conclusion

La simple répétition d’un vocabulaire ne suffit pas à s’en souvenir dans un contexte naturel. Il est donc intéressant de chercher à créer des simulations de contextes où on peut avoir réellement besoin de ce vocabulaire (comme ici, faire son shopping via un catalogue), au lieu de contextes aseptisés comme « Quelle est la couleur du mur ? », et de chercher à associer des émotions fortes le plus possible.

Ces contextes peuvent utiliser des aspects culturels propres à la langue étudiée (par exemple, « Comment m’habiller pour un mariage ? ») pour enseigner la compétence interculturelle en même temps qu’on enseigne la langue.

Et vous, comment enseignez-vous le vocabulaire des vêtements et des couleurs ?

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